Vide de sens

 

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Il n’est jamais trop tard pour devenir ce que nous aurions pu être.

[Georges Eliot]

Nous sommes au septième d’un immeuble à logement. Les lieux sont salubres, plutôt bien aménagés même. Nous irions jusqu’à dire qu’il flottait dans l’air de l’appartement 717 de l’immeuble 17 de la rue Septentrion, un parfum de chance. Jusqu’à maintenant, la vie portait plutôt bien la propriétaire que cet espace dorlotait. Elle recevait, tous les mardis, jeudis et samedis soir, Pierre, courtier en assurances, vendeur de prime à la pièce. L’expression  »tout baigne » convenait aux deux tourteraux qui avaient trouvé l’équilibre entre la vie à deux, conjuguant avoir et être, hypothéquant le présent avec vue sur la rue  »La rue » pour une future place au soleil  »Avenue des Heureux ». Chez ces deux jeunes gens, la gestion des petits plaisirs simples était bien investie. Le cash flow de la simplicité volontaire mènerait inévitablement à un bonheur hautement compétitif, dont le taux, très avantageux, permettra l’achat d’un terrain, d’une maison et peut-être même, d’un condo en Floride. Qui sait! Une retraite bien méritée se prépare d’or et déjà! Pierre et l’occupante de l’appartement 717, mariait à merveille efficacité et proactivité. Pierre ouvrait le courrier de sa belle, lui rappelant entre deux baisers, le paiement de ses factures versus, ses rendez-vous schédulés chez le garagiste lors du changement de saisons, chez le dentiste, une fois le sixième mois, chez son entraîneure perso pour la gym hebdomadaire…

Jetons un coup d’oeil à l’occupante du logement 715.

Le chiffre 5 du 715 est apposé à l’envers, car pense-t-elle , l’art moderne et la représentation de ses matériaux n’ont plus de frontières. Voilà donc le sujet passionnant d’une thèse que cette locataire s’apprête à remettre à son directeur. Chaque soir, elle engloutit Oréos et vanille française et puise dans ses derniers relants de café, le fil droit qui anime ses voisins, mais dans un but tout autre : mettre en page l’ultime osmose intellectuelle que réveille en elle la lecture de  »Charles et Harvey, vide de sens ».  Voilà déjà deux ans que la locataire de l’appartement 715 releve les incohérences de ce roman afin d’enseigner sa formule bourgeoise endoctrinée dans une recherche : celle d’un bonheur matériel qui deviendra bien sûr  »vide de sens ». La tête prise dans ce nuage livresque, elle en oublie presque les feuilles réelles que lui présente le coût de la vie. Elle se félicite alors de s’être rappelé à temps, le paiement fugace d’une soirée passée entre  »Historia » et  »Canal Vie ». Avec qui partage-t-elle ces instants mensuels où il lui arrive parfois d’ouvrir la télé? Avec une amie, car la vie à deux, cette locataire en avait déjà payé le prix de ses amours bourgeoises.

Le lien dans tout cela?

Probablement juste celui de l’appartement :

17, rue Septentrion…

 

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4 Réponses so far »

  1. 1

    Tattoo said,

    Eille, c’est le numéro de mon bloc ça!!!

    J’apprécie ton blogue. De la fraîcheur, de la spontanéité, beaucoup d’humour aussi; à l’occasion, des textes gentiment parodiques. Ça et là, de légères maladresses qui ne manquent pas de charme. Un style fluide que je t’envie, moi qui m’empêtre dans mes phrases comme un ivrogne dans les fleurs du tapis.

    Je viens ici avec le même plaisir que j’éprouvais lorsque, enfant, j’ouvrais un sac à surprises le dimanche matin.

    • 2

      llune said,

      Héhé! Merci beaucoup! Au fait, tandis qu’on est dans la flatterie, j’admire ta plume tout aussi spontanée, parodique et parfois cynique mon cher 😉 Ton lexique est fou, inépuisable et ton imagination, wow! Franche et sans borne.

  2. 3

    llune said,

    Au fait… t’es le voisin, cheveux lichés qui ouvre le courrier de sa dame?!!! J’peux pas croire! 😛 😉

  3. 4

    Tattoo said,

    Tu me flattes, je ronronne! Sérieusement, pour le lexique, je n’ai pas trop de mérite: tout est de la faute du Ti-Bob et de son inséparable frère ennemi, le Ti-Rousse. Quant à l’imagination, j’en ai pas trop. Je me frotte les bobos, ça fait mal, j’écris là-dessus : c’est de l’AUTOFRICTION. 😉

    J’habite bien au 17, rue Septentrion, mais je n’apparais nulle part dans ton texte, pas fine: je suis une incomplétude lectorale. Mon appartement est au rez-de-chaussée. C’est commode: quand je rentre soûl, hop là! je déboule les escaliers et je m’endors sur le paillasson. Zzzzzzzzz…


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